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Jacqueline Salloum, membre de la Société pour la protection de la nature au Liban.

Le Liban aux contraires – Air France magazine

Ruban de terre au largede la Méditerranée,le Liban peut sembler tout entier dévoué à la mer. C’est ignorer la puissance de sa nature aux antipodes, à la fois verte et sèche,aérienne et souterraine.

Le Liban a la tête dans les nuages. Depuis les deux hautes montagnes qui se font face, du nord au sud du pays, la vue plonge sur les vallées. À mi-pente, il n’est pas rare que les nuages se faufilent. Ils font nappe entre ciel et terre, invitent à un pique-nique céleste. Les oiseaux ne s’y trompent pas. Chaque année, 246 espèces font l’aller-retour entre l’Europe et l’Afrique en survolant le mont Liban et le massif de l’Anti-Liban. Les faucons crécerellette, les aigles, les buses, les cailles, les cigognes profitent des courants d’air chaud ascendants qui se forment au-dessus de la plaine de la Beqaa pour se laisser porter par eux. Ils planent ainsi sans battre des ailes, sans dépenser d’énergie. «Le Liban est le deuxième plus important corridor migratoire d’oiseaux au monde», explique Jacqueline Salloum, membre du comité de la Société pour la protection de la nature au Liban (SPNL), une association qui a créé depuis une dizaine d’années les hima, des régions où les oiseaux migrateurs peuvent se reposer entre deux vols sans risquer le coup de fusil du chasseur. «Ils sont menacés par les chasseurs, mais aussi par les pesticides utilisés à forte dose, la disparition des marécages, l’urbanisation croissante… Nous sensibilisons les agriculteurs à ces questions dans une dizaine de régions.»

Sous une douce canopée

Le Liban ne préserve pas que ses courants d’air et ses oiseaux. Il protège aussi ses cèdres, dont le ramage est si vénéré qu’on le retrouve sur le drapeau du pays. Il a même établi des réserves pour les défendre contre la déforestation qui a longtemps sév.

La plus célèbre d’entre elles, dite des Cèdres de Dieu, se trouve dans la région de Bcharré, au nord, au pied du mont Makmel. Elle surgit quand la montagne se dénude et s’érode sous l’assaut du vent, présentant aux nuages des cimes ocre et pelucheuses qui évoquent la bosse du chameau. Les cèdres de la réserve sont si amples que leurs branches peuvent ombrager tout un trou-peau de ces frêles chèvres noires que l’on voit brouter sur les

pentes. Ils ont beau être majestueux, ces arbres tabulaires se pelotonnent dans une cuvette, comme s’ils voulaient se tenir chaud. Depuis la côte, il faut emprunter les longues routes forestières du mont Liban pour accéder à ces hauteurs. Avant d’arriver aux parterres de cèdres, qui ne poussent qu’à partir de 1 400 m, le voyageur tutoie les chênes verts, les sapins et les pins d’Alep qui s’immiscent entre les affleurements de calcaire.

En bien des endroits aussi, des terrasses forgées par l’homme étagent la montagne comme un temple aztèque. Elles sont piquées de centaines de milliers d’arbres fruitiers – pommiers, poiriers, pêchers, cerisiers, noyers, mûriers qui font des lieux un vrai jardin d’éden au printemps, quand les vergers fleurissent.

 Racines sacrées

La réserve de Bcharré est celle que l’on fait visiter aux touristes parce qu’elle compte une douzaine de cèdres millénaires et qu’elle est inscrite depuis1998 sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Mais Jacqueline Salloum et son ami André Béchara, qui a fondé Great Escape (une association spécialisée dans la randonnée, l’écotourisme, le développement rural et la sensibilisation des écoliers aux questions environne-mentales) insistent pour que l’on visite plutôt celle du Chouf, sur le mont Barouk, au sud du pays. Plus difficile d’accès, elle est aussi plus grande, puisqu’elle s’étend sur 550km2, soit 5% du territoire libanais. Des sentiers ont été aménagés dans la

forêt qui, ce jour-là, ressemble à un champ de bataille tant le sol est bousculé : «Ce sont les sangliers qui ont labouré la terre», commente André Béchara qui nous mène droit au cèdre royal qui a subjugué Lamartine il y a 180ans et lui a inspiré l’un de ses plus beaux poèmes. «Le cèdre de Lamartine est monumental, parce qu’il a plus de 1500ans. Ici, il est consi-déré comme un trésor national.»

 Relevé d’empreintes poétiques

L’autre trésor qui suscite la fierté au Liban ne mesure souvent pas plus de 10 cm. Ce sont les fossiles de poissons et de crus-tacés que des générations de paléontologues déterrent et analysent en s’émerveillant, notamment quand un spécimen très rare de pieuvre leur tombe sous la main. Il y a quinze ans, un fossile de requin de 3,70 m de long a été exhumé, éclipsant ceux de crevettes, étoiles de mer, calamars et autres poissons-scies. Les fouilles ont lieu sur deux sites, Hgula et Haqil – deux villages montagneux à une vingtaine de kilomètres de la ville côtière de Byblos –, mais les fossiles sont exhibés à Byblos même, dans un petit musée où s’affaire son directeur Pierre Abi Saad.

Les cèdres sont si amples que leurs branches peuvent ombrager tout un troupeau de ces frêles chèvres noires que l’on voit brouter sur les pentes.

«C’est le seul endroit du Moyen-Orient où l’on trouve des fossiles qui datent du crétacé. Ils sont remontés à la surface il y a douze millions d’années, au moment de la formation des montagnes libanaises. Des textes très anciens attestent qu’on les admirait déjà au début de notre ère. Pendant les croisades, le roi Saint Louis en a reçu un en cadeau, et il a dit que c’était l’une des plus belles choses qu’il avait vue de sa vie.» Si l’on veut faire plaisir à Pierre Abi Saad, on achète à la boutique du musée l’une de ces pièces précieuses : «Nous sommes tenus de conser-ver 10 exemplaires de chaque espèce. Les autres, nous pouvons les commercialiser et financer ainsi de nouvelles recherches.»

 

Les vies de la roche

Il existe une autre espèce de fossile dans le mont Liban : il est souvent en short et en sandales, il vit seul et il appartient à une espèce très rare communément appelée ermite. Il n’en reste plus que deux dans la vallée de la Qadisha (vallée sainte), tous deu reclus dans des grottes aux abords du monastère Saint-Antoine.

Quand il est d’humeur, l’anachorète reçoit, mais c’est à l’exté-rieur de son refuge auquel lui seul accède par une longue échelle. Il n’est pas rare que les nombreux couvents et églises de la vallée (plus d’une centaine) soient eux-mêmes isolés et taillés dans la roche, comme c’est le cas pour le couvent Saint-Elichaa, noyé dans la verdure, à

une heure trente de marche de la première route. Lorsque l’on se balade dans les montagnes liba-naises, le jeu consiste très souvent à passer du panorama le plus grandiose à ces refuges où la mémoire des siècles semble

suinter directement de la pierre, à gravir une falaise pour décou-vrir ensuite des abysses de 220 m de profondeur, à visiter des villages cramponnés à des promontoires, comme ceux de Douma ou de Bcharré, pour redescendre dans des failles où chantent des rivières.

Entre pli et repli, le Liban s’offre ainsi comme le pays des contraires, parcouru de vallées et de cimes, à la fois rocailleux et très vert, sec et semé de cascades, panoramique et cloîtré.

Entre oiseaux migrateurs et poissons fossiles, le Liban est spec-taculaire, mais il ménage ses effets – une cime couverte de neige éternelle, une inscription antique, un berger aux yeux de velours – à chaque virage en épingle. Le pays, en cela, est fidèle au proverbe traditionnel que cite tout Libanais: «Ce que l’œil n’a pas encore vu, l’intelligence peut l’imaginer.»

 

TEXTE: Natacha Wolinski
PHOTO:Patrick Swirc
Source: Air France magazine – http://magazines.airfrance.com/fr/air-france-magazine/202-fevrier-2014/

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